Edition spéciale: l'avenir de la démocratie à Fidji

Edition spéciale: l'avenir de la démocratie à Fidji

Edition spéciale: l'avenir de la démocratie à Fidji

Mis à jour 1 January 2013, 14:14 AEST

La saisie des 600 exemplaires du projet de Constitution et l'autodafé d'un petit nombre d'épreuves n'a pas créé l'indignation à Fidji. Et pour cause : l'information n'a pas été relayée par les médias nationaux. 

 

En ce jour de l'An, Radio Australie vous propose une édition spéciale sur Fidji et son retour à la démocratie. La chose est loin d'être gagnée. La Constitution a été suspendue en 2009 par le Contre-amiral Franck Bainimarama, arrivé au pouvoir par un coup d'Etat en 2006.
 
Ce qui a valu à Fidji d'être suspendue du Forum des Iles du Pacifique et sanctionnée par l'Australie et la Nouvelle-Zélande.
 
Mars 2012 a marqué le début d'un réchauffement, avec un geste d'ouverture majeur: Franck Bainimarama a nommé une Commission chargée de rédiger la future Constitution. Laquelle a remis sa copie au Président le 19 décembre. Mais cette semaine, patatras, on a appris la saisie des exemplaires de la Constitution. 
 
A l'étranger, en Australie et en Nouvelle-Zélande particulièrement, c'est la consternation. Brij Lal, professeur d'histoire d'Asie et du Pacifique à l'Université Nationale Australienne : 
«C'est plus un geste symbolique de défi qu'une mesure réellement efficace. De toute façon, les gens qui sont curieux et qui aiment lire peuvent accéder au brouillon de Constitution sur Internet. La vraie tragédie dans tout cela, cependant, c'est qu'aucun media fidjien, ni presse écrite, ni télé, ni radio, n'a parlé de cette affaire, alors que le gouvernement affirme avoir rendu leur liberté aux médias. Conséquence : la vaste majorité des gens qui n'ont pas accès à Internet ne sauront jamais ce qui s'est passé. Mais la nouvelle a été reprise par les médias dans le monde, les gens y ont accès via Internet. Donc je ne vois pas à quoi ça a servi, à part peut-être à faire savoir que le régime fera une Constitution à sa mesure et n'est pas prêt à des compromis.» 
 
C'est le Professeur Yash Ghai, Président de la Commission constitutionnelle nommée par le gouvernement de Franck Bainimarama, qui a révélé la saisie des exemplaires de la future Constitution. Il a aussi dénoncé l'attitude de l'officier de police qui l'a insulté et poussé de côté pour accéder aux documents, dans les bureaux de l'imprimeur. Une version des faits niée par le Colonel Mosese Tikoitoga, commandant en chef de l'armée de terre fidjienne:
 
«Le chef de la police de Suva a été informé que Yash Ghai était en train d'imprimer le projet de Constitution, en 600 exemplaires. Donc la police y est allée et a confisqué tous les exemplaires. Le décret instituant la Commission constitutionnelle stipule clairement ses missions : elle devait recevoir les propositions des citoyens fidjiens, rédiger un projet de Constitution, et le remettre au Président de la République, lequel doit confier ce projet à la future Assemblée Constituante et il revient au Président de l'Assemblée Constituante d'imprimer le projet pour que les membres de l'Assemblée puissent le discuter. Il n'a jamais été question de confier à Yash Ghai la tâche d'imprimer le projet. Et distribuer maintenant des exemplaires de la Constitution, c'est totalement prématuré, parce que l'Assemblée Constituante n'a même pas encore été nommée. Les 600 exemplaires déjà imprimés sont sous scellés au siège de la police. Ils n'ont été ni pilonnés, ni brûlés comme l'a prétendu Yash Ghai sur Radio Australie.»
 
De son côté, le professeur Brij Lal n'a pas du tout confiance en la neutralité et l'indépendance de la future Assemblée Constituante, qui au lieu d'être élue par les Fidjiens, sera nommée par le Président fidjien, qui écoutera vraisemblablement les recommandations du Premier ministre par intérim, Franck Bainimarama. 
 
«J'ai toute confiance dans l'impartialité et l'intégrité du Professeur Ghai. Il a énormément d'expérience et a accepté sa mission à Fidji en pleine connaissance de cause. La prochaine étape, c'est la nomination de l'Assemblée Constituante par le régime, lequel a déjà ouvert les candidatures. Mais je pense que le régime va nommer qui bon lui semble, et je ne pense pas que l'Assemblée Constituante sera indépendante, elle ne discutera pas objectivement du projet de Constitution. Le message de fond, c'est que le régime veut faire une Constitution qui convient aux militaires, malgré les apparences de consultation populaire.»
 
Le gouvernement de Franck Bainimarama n'a pas apprécié les accusations de Yash Ghai sur la saisie des exemplaires de la Constitution. Mais plus que sa diffusion, c'est surtout le contenu du projet de Constitution qui déplait au gouvernement fidjien. Mosese Tikoitoga:
 
«Yash Ghai a posté le projet de Constitution sur Internet. Et on peut y lire que la Commission constitutionelle propose un retour à la situation d'avant 2006, d'avant le coup d'Etat. Car elle soutient le maintien d'un Parlement pléthorique : un député pour 5000 à 6000 Fidjiens. C'est inacceptable pour une petite démocratie comme la nôtre. En Australie, il y a un parlementaire pour 25 000 administrés. Alors conserver 71 députés pour 800 000 Fidjiens, c'est irresponsable, je pense que Yash Ghai a perdu toute crédibilité.» 
 
Et puis, estime le Colonel Mosese Tikoitoga, le Président de la Commission constitutionnelle a oublié son devoir d'impartialité:
 
«Yash Ghai a été appelé pour rédiger un projet de Constitution qui permettra à Fidji d'avancer. Mais il semble être partial et favoriser les idées des ONG et de la société civile. Les Fidjiens, surtout dans les zones rurales, disent qu'ils ne veulent pas d'élections (promises par Franck Bainimarama pour 2014, NDLR), ce qui veut bien dire qu'ils approuvent ce que fait le gouvernement et qu'ils ne souhaitent pas de changements majeurs. Le Professeur Yash Ghai a voulu distribuer des exemplaires du projet de Constitution aux ONG. Mais la Constitution n'est pas faite pour les ONG, elle est faite pour les Fidjiens.» 
 
Le Colonel Mosese Tikoitoga, au micro de Bruce Hill. 
 
On pouvait rêver meilleur climat pour ce retour à la démocratie annoncé par Frank Bainimarama pour 2014 avec un gouvernement de transition six mois avant les élections générales, une première depuis 8 ans et son coup d'Etat. Depuis la saisie des exemplaires de la Constitution, Brij Lal invite l'Australie et la Nouvelle-Zélande à ne pas en rester aux apparences:
 
«Je pense que c'est un signal d'alarme. L'Australie et la Nouvelle-Zélande ont rétabli des relations diplomatiques avec le régime fidjien pour l'encourager dans la voie du rétablissement de la démocratie. J'espère simplement que les deux pays et toute la communauté internationale vont voir la réalité, au lieu de se fier à la communication du gouvernement. J'espère que l'Australie et la Nouvelle-Zélande ne s'accrocheront pas à leur rêve de démocratie, et prendrons conscience de ce qui se passe réellement à Fidji. Ceci dit, je pense que les relations de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande avec Fidji doivent continuer.» 
 
Brij Lal, professeur à l'Université Nationale Australienne, répondait à Campbell Cooney sur Radio Australie.