Australie: une canicule record due au changement climatique?

Australie: une canicule record due au changement climatique?

Australie: une canicule record due au changement climatique?

Mis à jour 30 January 2013, 16:00 AEST

Des murs de feux qui éclairent la nuit comme en plein jour. Des pompiers qui abreuvent des kangourous complètement groggys, rescapés des flammes. Un village totalement rasé de la carte, réduit à un amas de briques et de tôles noircies. Des habitants qui racontent comment ils ont du plonger au dernier moment dans la mer, ou dans un abreuvoir pour échapper aux flammes. Comment expliquer cette canicule record responsable des pires feux qu'ait connu l'Australie?

Le 4 janvier, le quart sud-est de l'Australie s'est transformé en brasier géant. Soit quatre Etats sur huit, les plus peuplés. C'est l'été dans l'hémisphère sud, et chaque année l'Australie est victime de feux de forêt ou de brousse. Mais en janvier ils ont battu tous les records, dévorant des centaines de milliers d'hectares en Tasmanie, dans le Victoria, en Australie du Sud et en Nouvelle-Galles du Sud, l'Etat de Sydney. Des incendies qui s'étendaient parfois sur des centaines de kilomètres.

Et la coupable, c'est une canicule sans précédent qui s'est éternisée pendant 15 jours. Le climatologue Karl Braganza est le directeur du service d'observation du climat au sein du Bureau australien de la Météorologie :

«Elle est remarquable par son étendue géographique. 70 à 80% du pays enregistrait des températures de plus de 42 degrés. Et ça a duré 2 semaines, ce qui est très inhabituel. On battait des records tous les jours c'est pour ça que cette canicule est historique. La température maximale moyenne pour toute l'Australie est restée au-dessus de 39 degrés pendant 7 jours d'affilée. Et la température moyenne pour tout le pays a dépassé 30 degrés pendant 11 jours d'affilée. Jusqu'à présent, ça nous est arrivé une fois d'atteindre de telles températures, mais pas pendant plus de quatre jours. C'était pendant la grande canicule de 1972, mais elle n'était pas aussi étendue dans le temps et dans l'espace. Cette canicule de janvier bat vraiment tous les records.» 

«Et même si on ne peut attribuer chaque événement au changement climatique… nous savons qu'avec le temps, à cause du changement climatique, nous connaîtrons de plus en plus d'événements climatiques extrêmes comme celui-ci.»

Ce sont les mots de la Première ministre travailliste australienne Julia Gillard, le 7 janvier, au tout début des feux et de la canicule. Et ce débat-là a pris feu tout aussi rapidement que la brousse australienne.

Deux jours plus tard, réaction du numéro 2 de l'opposition et chef du parti de droite les Nationaux, Warren Truss: expliquer cette canicule par le changement climatique, est, je cite «terriblement simpliste».

«C'est très facile de rendre le changement climatique responsable de catastrophes naturelles qui reviennent périodiquement en Australie depuis des millénaires», riposte quant à lui le Premier ministre de l'Etat du Queensland, Campbell Newman, membre du parti Libéral, de droite et d'opposition. Et pour appuyer ses dires, il cite Dorothea Mc Kellar, l'auteure du poème le plus connu sur l'Australie, écrit en 1904 et dont le vers le plus célèbre est : «Le pays que j'aime est brûlé par le soleil».

Moins radical que son collègue Premier ministre du Queensland, Greg Hunt, le shadow minister de l'environnement au sein de l'opposition libérale porte une analyse plus nuancée, dans un parti qui compte des sceptiques du changement climatique :

«Le Bureau de la Météorologie répète à l'envi qu'on ne peut pas rendre le changement climatique responsable d'événements ponctuels. Moi je crois fermement que le changement climatique existe, mais je ne suis pas d'accord quand la Première ministre dit qu'un événement, en un jour donné, dans une seule région,est du au changement climatique. Ce n'est pas raisonnable. L'Etat d'Australie du Sud a eu de la neige juste avant l'été. Du coup les gens se disent que cela démontre l'inexistence du changement climatique. Alors que pas du tout. On ne peut pas se baser sur un événement météo unique pour discuter de l'existence du changement climatique. Seules les tendances climatiques mondiales sur le long terme sont à considérer. Quand les gens tirent des conclusions hâtives, cela dessert la cause de la lutte contre le changement climatique.» 

Le soleil écrase le pays. Mais dans les rues de Melbourne, les Australiens conservent leur flegme. Ils s'adaptent. Short, tongs et chapeau… Cette canicule historique est devenue un enjeu politique et ils ne savent plus quoi penser.

«Jeune homme: Je sais pas trop d'où ça vient, j'imagine que c'est l'été!

Jeune femme avec accent indien: Ça fait trois ou quatre ans que nous avons entre 40 et 45 en été, on parle tout le temps du changement climatique, c'est peut-être à cause de lui!

Vieil homme: C'est peut-être le réchauffement des courants océaniques?

Voix française donc pas de trad

Jeune homme: J'y comprends rien, on est si près de l'océan et on a l'influence de l'Antarctique et pourtant on crève de chaud.

Dame d'une 60aine d'années: C'est juste la météo, c'est cyclique. Installez l'air conditionné ou un ventilateur!

Vieil homme: C'est normal qu'il fasse chaud, c'est l'été. Quand j'avais 18 ans il faisait aussi chaud qu'aujourd'hui donc je ne peux pas croire que le climat ait changé.» 

Le Centre de Recherche sur les Feux de Brousse invoque le phénomène climatique naturel La Nina pour expliquer l'ampleur des feux. La Nina a provoqué de fortes pluies sur le continent australien ces deux dernières années, après 12 années de sécheresse. Du coup, la végétation a poussé à vitesse V, offrant du carburant aux feux. Mais La Nina n'explique en rien cette canicule infernale, qui reste la première cause des feux. 

Fin du suspense, cette canicule sans précédent et les feux qu'elle a provoqués ne sont pas uniquement dus à des causes naturelles. Voyant le débat s'enflammer entre la majorité travailliste et l'opposition libérale, deux organismes d'Etat ont produit des rapports à toute vitesse pour trancher le débat, la Commission du Changement Climatique et le Bureau de la Météorologie et son service climat, dont on écoute le directeur, Karl Braganza :

«La mousson a démarré plus tard sur le nord de l'Australie, donc elle a permis au soleil de briller plus longtemps sur le continent. D'habitude il commence à pleuvoir à Noël sur les tropiques. Et cette année, la mousson a eu un mois de retard, ça s'est déjà vu par le passé. Donc ça c'est une cause naturelle de la canicule. Mais c'est aussi du au climat. Depuis septembre l'Australie connaît des températures élevées, anormales, et le continent est donc très sec. Un contexte idéal pour l'éclosion de records de chaleur quand vient l'été fin novembre. Depuis la Seconde guerre mondiale, la température a augmenté d'un tout petit peu moins d'un degré en Australie. On a eu une canicule intense en 1972, mais nettement moins que celle de 2013, que nous ne pouvons expliquer qu'en invoquant le changement climatique.» 

A la Commission du Changement Climatique, le climatologue David Karoly, professeur à l'Université de Melbourne, voit aussi dans cette canicule l'œuvre de l'effet de serre et du réchauffement de la planète.

«Warren Truss a raison, d'une certaine manière. C'est difficile d'établir la responsabilité du changement climatique dans un événement unique. Mais il suffit de regarder l'histoire météorologique de l'Australie. Or ces dix dernières années, nous avons eu deux fois plus de records de températures maximales (y compris la nuit donc c'est pas du au soleil), que de records de températures minimales. Même chose dans le monde entier, avec les canicules à Paris en 2003, à Moscou en 2010, aux Etats-Unis en 2012. C'est exactement le genre d'impact du changement climatique que nous les scientifiques, nous prédisons depuis maintenant 20 ans.» 

Impossible de prouver un lien direct entre cette canicule australienne de janvier 2013 et le changement climatique, mais il y a un faisceau de présomptions bien réelles. Karl Braganza :

«Dire qu'on ne peut pas prouver le rôle du changement climatique dans cette canicule ou tout autre événement climatique extrême, c'est un peu vrai. Mais vraiment, c'est la même chose que de discuter la responsabilité du tabac ou de l'alcool dans les cancers et autres maladies.. Des individus peuvent en réchapper, mais à l'échelle de la population nous savons que la probabilité est très forte. C'est la même chose pour le climat, plus on augmente les émissions de CO2, plus la probabilité de canicules comme celle-ci augmente.» 

Alors si les scientifiques sont tous d'accord sur l'implication du changement climatique dans cette canicule sans précédent, pourquoi la majorité travailliste et l'opposition libérale australiennes poursuivent-elles le débat ?

A cause de la taxe carbone, instaurée en juillet 2012 par le gouvernement travailliste. Farouchement combattue par l'opposition libérale, dans un pays producteur de multiples matières premières, dont le charbon. La taxe touche les 300 entreprises les plus polluantes d'Australie, avant tout les mines de charbon et les centrales d'électricité au charbon. A 18 euros la tonne émise, la taxe est logiquement répercutée sur les consommateurs australiens. Julia Gillard, la Première ministre, leur offre des compensations mais le pays a eu beaucoup de mal à accepter cette taxe. 

Cette canicule et le brasier qu'elle a allumé, c'est la première catastrophe naturelle de grande ampleur qui frappe le pays depuis l'entrée en vigueur de la taxe carbone. Une occasion de faire de la pédagogie pour  Julia Gillard. Les Australiens peuvent toucher du doigt les conséquences du changement climatique, qui détruit des maisons et ravage des fermes. Et peut-être mieux accepter de payer pour réduire leurs émissions.

A droite aussi, cette canicule est une aubaine. Warren Truss, le numéro 2 de l'opposition, affirme que les feux rejettent autant de CO2 dans l'atmosphère qu'une année d'émissions de carbone de tout le parc des centrales électriques qui marchent au charbon. Une opinion démontée, calculette en main, par plusieurs scientifiques australiens. Mais le message de Warren Truss est quand même passé auprès d'une partie de l'opinion : les hommes ne sont pas les seuls responsables des émissions de CO2, mère nature et les hommes seraient à égalité.

On écoute la réaction de Greg Hunt, Greg Hunt, le shadow minister de l'environnement:

«Les centrales électriques émettent 200 millions de tonnes par an en Australie, et nous ne savons pas encore combien de tonnes ont été émises par les feux. Mais je ne vais pas me lancer dans cette polémique. La vraie question, c'est celle de la taxe carbone, qui ne réduit rien du tout. En réalité, la taxe carbone augmente les émissions de CO2. Les Australiens paient leur électricité plus cher, mais c'est un service de base, ils ne peuvent pas réduire leur consommation!  Donc la taxe a un impact modeste voir nul. En plus des entreprises délocalisent à l'étranger car leur facture d'électricité est trop élevée, mais on ne fait que déplacer le problème. Ça ne réduit pas les émissions mondiales de CO2. Au contraire, il faudrait subventionner l'économie, pour réduire les émissions des centrales électriques au charbon, subventionner les compagnies minières pour qu'elles traitent leurs déchets autrement, et subventionner des projets de captage de CO2, améliorer l'efficacité énergétique.» 

Et ce débat sur la réponse à apporter au changement climatique en Australie va se poursuivre, car les scientifiques prédisent une intensification des canicules extrêmes comme celle que vient de traverser le pays.

 

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